PLEIN CHANT

 AJOUTS

Mai 2019



QUELQUES  ÉPITAPHES


CLASSIQUES OU MOINS CLASSIQUES





AVANT-PROPOS


La création d’épitaphes, à l’origine une brève inscription à graver sur un tombeau, se mit à relever de la littérature, à laquelle s’ajoutait ainsi un genre spécifique, proche par la forme des épigrammes. Les épigrammes s’étaient assez vite cantonnées dans un registre satirique, une part des auteurs d’épitaphes suivit le même chemin, ainsi Guillaume Colletet (Épigrammes du Sieur Colletet…, Paris, Jean-Baptiste Loyson, 1653, page 34) :

ÉPIGRAMME

Sous ce tombeau repose un Moine de renom,
Qui porta l’ignorance à son degré suprême ;
Ne pretends pas sçavoir son pays, ny son nom,
Puis que c’est un secret qu’il ne sceut pas luy-mesme.


L’élégie, si opposée qu’elle soit à l’épigramme, peut elle aussi donner sa propre forme à une épitaphe. On lit, par exemple, dans le Recueil des Œuvres poétiques de Ian Passerat (Paris, Claude Morel, 1606, page 63) une élégie (Élégie XI) « Sur la mort d’un moineau » de quarante-deux vers, dont voici le début et la fin :
Sur la mort d’un Moineau.

Demandez vous, Amis, d’où viennent tant de larmes
Que me voyez rouler sur ces funebres carmes ?
Mon Passereau est mort, qui fut si bien apprist :
Helas ! c’est faict de luy, une Chate l’a pris.
[…]
Venez, piteux oiseaux, accompagner mes pleurs,
Portons à son idole une moisson de fleurs.
Qu’il reçoive de nous une agréable offrande
De vin doux & de laict, d’encens & de viande :
Puis engravons ces mots sur son vuide tombeau :
PASSANT, le petit corps d’un gentil Passereau
Gist au ventre goulu d’une Chate inhumaine,
Aux champs Elysiens son Ombre se proumeine.

Que le genre des épitaphes soit devenu littéraire incite les historiens de la littérature et les auteurs de recueils collectifs à rechercher, pour les épitaphes non signées et transmises oralement ou par des manuscrits anonymes, non seulement l’auteur, mais ceux qui ensuite s’approprieront telle ou telle épitaphe. Dans Les Œuvres de M. Scaron [sic] (Paris, Guillaume de Luyne, 1669, tome I, page 101), on lit :

Ci git qui se pleût tant à prendre,
Et qui l'avoit si bien appris,
Qu'elle ayma mieux mourir que rendre
Un lavement qu'elle avoit pris.

« Elle », c’est-à-dire la belle-mère de Scarron, comme nous l’apprend la Bibliotheca scatologica (Scatopolis, chez les marchands d’Aniterges, l’année scatogène 5850 [1849]), page 87, n° 237), avec ce commentaire : « Epitaphe de la belle-mère de Scarron, accusée d’avarice. » Ajoutons que la dame se nommait Françoise de Plaix et qu'elle voulait frustrer Scarron de son héritage (voir Émile Magne, Scarron et son milieu, Paris, Émile-Paul frères, 1924, page 108). L’épitaphe sera ensuite attribuée à des hommes, intitulée tantôt « Épitaphe d’un procureur », tantôt « Épitaphe d’un avare ». On peut la lire, par exemple dans l’Encyclopédie comique… (Paris, Barba, 1803, tome II, page 220) :

   Épitaphe d’un procureur.

Ci-gît qui se plut tant à prendre,
Et qui l’avait si bien appris,
Qu’il aima mieux mourir que rendre
Un lavement qu’il avait pris.

Dans l’Élite des bons mots… (Amsterdam, 1709, page 309), l'épitaphe de Scarron est citée sans titre, annoncée comme l’« Epitaphe d’un homme qui prenoit à toutes mains, & qui ne rendoit jamais », tandis que Gayot de Pitaval, dans L’Art d’orner l’esprit en l’amusant (Paris, 1738, tome I, page 137) l’introduit par « Un avare mourut sans pouvoir prendre un pareil reméde ». Tout se passe comme si l’épitaphe, créée pour la belle-mère de Scarron avait pris sa liberté, se faisant intercepter par des auteurs professionnels d’épigrammes ou d’épitaphes qui la modelèrent à leur guise.
Quoi qu'il en soit, les épitaphes ont constitué un genre littéraire. La notion de genre littéraire, liée à celle de classification, implique celle de production, de mise à la disposition du public sous la forme d’un imprimé. Aux seizième, dix-septième, dix-huitième siècles, on trouvait dans les œuvres d’auteurs littéraires des épitaphes considérées comme des pièces littéraires à part entière, puis le mouvement se raréfia, miné par
la perte des croyances religieuses et de nos jours par les nouvelles manières de disposer de son corps, l’incinération, le don de son corps à la science. Les amateurs d’épitaphes pouvaient cependant trouver leur bonheur dans nombre de recueils. Les érudits lisaient Epitaphia joco-seria, Latina, Gallica, Italica…, [Épitaphes plaisantes ou sérieuses, en latin, français, italien…] par Franciscus Swertius, Coloniæ [Cologne], 1623, les gens du monde qui fréquentaient les salons et les gens de lettres qui se réunissaient dans les cafés ayant tous besoin de se montrer spirituels dans la conversation, disposaient de nombreux recueils. Parmi les auteurs de ceux qui contenaient des épitaphes, les uns plaçaient le mot « épitaphes » dans leur titre, les autres s’y refusaient, le jugeant trop lugubre. On eut ainsi, entre autres, l’Anthologie française, ou choix d’épigrammes, madrigaux, portraits, épitaphes, inscriptions, moralités, couplets, anecdotes, bons-mots, réparties, historiettes…, (Paris, J.-J. Blaise, 1816) pour les uns, et Le Passe-tems agréable, ou Nouveau Choix de Bons-Mots, Pensées Ingenieuses, Rencontres Plaisantes, Gasconnades, etc. enrichi de quelques Nouvelles Histoires Galantes…, par Mr. C.D.S.P., (Rotterdam, chez Jean Hofhout, 1724), pour les autres. Pierre-Antoine de La Place fut, semble-t-il, le premier à introduire les épitaphes en bonne place dans l’ensemble des genres littéraires, avec son Recueil d'épitaphes sérieuses, badines, satiriques & burlesques, de la plupart de ceux qui, dans tous les tems, ont acquis quelque célébrité par leurs vertus, ou qui se sont rendus fameux soit par leurs vices, soit par leurs ridicules. Le tout enrichi de Notes et d’Anecdotes historiques, critiques & intéressantes, tirées des meilleurs Ouvrages, ou imprimés, ou manuscrits, tant anciens que modernes. OUVRAGE MOINS TRISTE QU’ON NE PENSE. Par M. D.L.P. , trois tomes, Bruxelles, 1782.





  Notre choix



Épitaphe d’un Fourbe.

Cy gist à qui malice & fraude étoit commune,
Dieu veuille avoir son ame au cas qu’il en eut une.

(Le Cy gist, ou Diverses Epitaphes, dans Les Œuvres de Monsieur de Bensserade. Première partie, Suivant la Copie à Paris, chez Charles de Sercy, 1698, page 136).



Cy gist le gros Martin, ce n'est pas grand dommage ;
Il n’eust pas fait grand fruict quand il eust plus vescu.
Il eust, quand il vivoit, tous les traicts du visage
Ressemblans si tres-fort à ceux là de son cu,
Que, lors qu’il deceda, son ame torte et louche
S’envola par le cu, le prenant pour la bouche.

(Le Cabinet satyrique…, [1618], édition de Fernand Fleuret et Louis Perceau, Paris, Librairie du Bon Vieux Temps, 1924, tome II, page 343).
Une tradition bien ancrée professait en effet qu’après la mort l’âme quittait le corps pour s’envoler dans le ciel, il lui fallait donc une ouverture par laquelle s’échapper. On en fit des épitaphes dont voici deux échantillons, l’un masculin, l’autre féminin :

[ÉPITAPHE] Du Cardinal de Richelieu.

Quand Armand vit le Diable à l’entour de sa couche,
Qui guettoit son esprit au sortir de sa bouche,
Il conçut dans son cœur un généreux dessein ;
Et pour tromper encor à son heure derniere,
Ce rusé Cardinal demanda le bassin,
Et rendit finement son ame par derriere.

(Le Passe-tems agréable, ou Nouveau choix de Bons-Mots…, Amsterdam & Leipzig, Arkstée & Merkus, 1743, tome II, page 68).
Rappelons que Richelieu est mort d’une infection de l’anus.

[ÉPITAPHE]

d’une Dame qui mourut en pétant.

Vous, qui passez, priez pour cette Dame,
Qui, en pétant, par le cul rendit l’ame.

(Réflexions sur les grands hommes qui sont morts en plaisantant, par M. Deslandes, Amsterdam, 1776, page 178).



L’OMBRE DE REGNIER REPONDANT
APRÈS SA MORT À UN DE SES AMYS

— Dy moy, Regnier, qu’on faict là bas ?
— Je dors, foutre qui m’importune ?
— Nous voulons savoir ta fortune.
— Mordieu ! Vous ne la sçaurez pas !
— Es-tu en paix, ou bien en guerre ?
De grace, cher amy, que faicts-tu ?
— On nous en a bien fait accroire…
Adieu, bougre : tout est foutu !

(Cité par Louis Perceau, Le Cabinet secret du Parnasse, 2e volume, Mathurin Régnier et les Satyriques, Paris, Au Cabinet du Livre, 1930, page 14).



EPITAPHE D’UN AVARE

Ci-gît Orgon, ce vilain Cancre,
Sur sa lésine il n’est qu’un cri ;
Et lorsqu’il écrivait, pour épargner son encre,
Il ne mettait pas de points sur les i.

(Anthologie française, ou choix d'épigrammes…, Paris, J.-J. Blaise, 1816, tome II, page 207).
L'épitaphe, dans ce recueil, est signée Gobet.



Épitaphe d’une femme par son mari.

Cher objet de ma pitié,
Reçois de moi, chère moitié,
Ce tombeau qu’aucun ne t’envie.
Je dois bien justement te rendre cet honneur ;
Car le dernier jour de ta vie
Fut le premier de mon bonheur.

(Petit Trésor de Poésie récréative…, pièces… recueillies par Hilaire Le Gai, Paris, Passard, 1848, page 389).
L’épitaphe, inspirée d’une épigramme de l’Anthologie, est de François Charpentier (1620-1702). On la trouve dans le Carpentariana (Amsterdam, 1741, page 418), mais elle y est dite composée par une femme pour son mari :


« C’est une Femme dont le Mary est mort, & avec lequel elle avoit assez mal vêcu, qui adresse ces vers au défunt.

Reçoi de moi, chere moitié,
Pour gage de mon amitié,
Ce Tombeau qu’aucun ne t’envie.
Je dois bien justement te rendre cet honneur :
Car le dernier jour de ta vie,
Fut le premier de mon bonheur. »




[ÉPITAPHE de Mazarin]

Cy gît le Cardinal ; je suis faché passant
Qu’au lieu de ce cy gît, tu ne vois pas, cy pend.

(Le Tableau de la Vie & du Gouvernement de Messieurs les Cardinaux Richelieu et Mazarin…, Cologne, Pierre Marteau, 1693, page 204).




Ci-gît le libraire Renau,
Lequel lisant son épitaphe,
Mourut d’effroi, de voir qu’en au
Son nom rimait sans orthographe.

Par un Anonyme. (4 septembre 1826)

(Recueil des épitaphes ou inscriptions pour Guillaume Renaud, libraire à Montpellier, aujourd’hui bibliothécaire…, Montpellier, 1830, page 17, n° 30).




EPITAPHE

Sous ce vaste tombeau gît l’impudique cendre
D’une infâme putain, si jamais il en fut.
Pluton dans les enfers la fit enfin descendre
Pour la foutre à son tour et pour le mettre en rut.
O toy, foutu passant, si quelque ardeur lubrique
Te pouvoit émouvoir en ce petit moment,
Arrête-toi icy, pour te branler la pique,
Ou pisse tout au moins sur le monument.

(Recueil de pièces choisies rassemblées par les soins du Cosmopolite, Anconne, chez Uriel Bandant, à l’enseigne de la Liberté, 1735, page 263).




Ci gît monsieur Chénier qui fit
Primidi, duodi,
Tridi, quartidi,
Quintidi, sextidi.
Septidi, octidi,
Nonidi, decadi.
C’est tout ce que l’histoire en dit.

(Alphonse Balleydier, Histoire politique et militaire du peuple de Lyon pendant la Révolution française, Paris, Martinon, 1846, tome III, page 162).
L’épitaphe, pour nous farfelue, présentée par Alphonse Balleydier comme « un pamphlet assez spirituel, fait par les Parisiens », fut lue en 1794, à la fin de la représentation à Lyon du drame de Chénier, Fénelon. Composée après la Terreur, elle n’avait rien de loufoque. Marie-Joseph Chénier, le frère cadet d’André Chénier, avait participé à l’élaboration du calendrier républicain établi en septembre 1793, qui séparait l’année en mois de trente jours, chaque mois étant divisé en trois décades — les anciennes semaines — dont les dix jours se nommaient maintenant primidi, duodi, tridi, quatridi, quintidi, sextidi, septidi, octidi et décadi, l’ancien dimanche ayant gardé le nom de « dimanche ».




EPITAPHE DE CHARLES NODIER,
PAR LUI-MÊME.


Ci-gît le bon Charles Nodier,
Dont la tendresse était extrême ;
Car il aimait le monde entier
Et les femmes… plus que lui-même !
Si bien qu’à son heure suprême,
Quand la Mort vint le visiter,
Il s’écria, sans hésiter :
— Oh ! la belle ! que je vous aime !

(Parnasse satyrique du dix-neuvième siècle, Bruxelles, Sous le Manteau, 1881, tome I, page 218).




ÉPITAPHE
De TIMON LE MISANTHROPE.


PASSANT, laisse ma cendre en paix ;
Ne cherche point mon nom ; apprends que je te hais :
Il suffit que tu sois un homme.
Tiens, tu vois ce tombeau qui me couvre aujourd’hui ;
Je ne veux rien de toi : ce que je veux de lui,
C’est qu’il se brise et qu’il t’assomme.

(Anthologie française, ou choix d'épigrammes…, Paris, J.-J. Blaise, 1816, tome II, page 246).

Cette épitaphe sur Timon d'Athènes, dit le Misanthrope, né vers 440 avant J.-C., est une imitation en français de l’épitaphe écrite par Timon lui-même pour son tombeau, que l’on peut lire chez Plutarque (« Vie d’Antoine », dans Les Vies des hommes illustres, traduction de Jacques Amyot, Bibliothèque de la Pléiade, 1951, tome II, page 935) :


Ayant fini ma vie malheureuse
En ce lieu-ci, on m’y a inhumé ;
Mourez, méchants, de mort malencontreuse,
Sans demander comment je fus nommé.




                            CAPRICE.

Quand je seray tout prest d’avoir les yeux couvers
De l’ombre & de l’horreur d’une nuit eternelle,
Plût aux Dieux devant moy voir perir l’Univers !
Que ma mort me sembleroit belle !
J’aurais en expirant un plaisir sans pareil,
Et comme en me couchant je souffle ma chandelle,
Je voudrois en mourant éteindre le Soleil.

(Les Œuvres de Monsieur de Montreuil, nouvelle édition, Paris, Charles Osmont, 1680, page 301).



ÉPITAPHE D’UN APICIUS MODERNE.

Ci-gît Paul le Glouton, grand ennemi des livres ;
Il vécut soixante ans, et pesa deux cents livres.

(Anthologie française, ou choix d’épigrammes…, Paris, J.-J. Blaise, 1816, tome II, page 262).
L’épitaphe parut pour la première dans le Mercure de France du samedi 9 juillet 1788, signée Crignon d’Auzonet.




Parodie des épitaphes exagérées.

Ci-gît une petite mouche
Qui pompait le suc d’un jasmin,
Quand tout-à-coup un Écolier farouche,
En voulant la saisir, l’étouffe dans sa main.
Les moucherons, ses fils, murmurent à la ronde
Le récit douloureux d’un si cruel trépas ;
Et toutes les mouches du monde
Déplorent le néant des plaisirs d’ici-bas.

D. P.

(Anthologie française, ou choix d’épigrammes…, Paris, J.-J. Blaise, 1816, tome II, page 259).




« ÉPITAPHE. Dernière des vanités de l’homme. Victime de l’erreur pendant sa vie, le mensonge le suit à sa mort jusques sur son tombeau. »

(Dictionnaire pittoresque…, par Cousin d’A. [Cousin d’Avallon], Paris, Guillemot, 1835, entrée « Épitaphe », page 76).


F  I  N