LES AMIS DE PLEIN CHANT

Décembre 2019


    


Lisons ou relisons


Les binettes contemporaines
par
Joseph Citrouillard,

Revues par Commerson






    
 


NOTICE

En juillet 1854 paraissait chez l’éditeur Gustave Havard un recueil humoristique ? polémique ? fantaisiste ? de 64 pages, format in-16. La page de titre annonçait Les binettes contemporaines, par Joseph Citrouillard, Revues par Commerson pour faire concurrence à celles d’Eugène (de Mirecourt, — Vosges). Suivaient des caricatures d’hommes de lettres signées de l'initiale N de Nadar ou du nom entier et de celui de Didlot (le graveur), accompagnées d’un texte faussement biographique, destiné à faire sourire, critique sans aller jusqu’au pamphlet. Le terme « binette », défini par le Littré « Mot très familier. Tête ridicule », donnait le ton général voulu par l’auteur. Après le texte, étaient annoncés les volumes à suivre : en surtitre, 60 portraits par Nadar, puis venait le titre, Les Binettes contemporaines par Joseph Citrouillard Concurrence aux Contemporains d’Eugène, né à Mirecourt (Vosges) et l'annonce que l'ouvrage formerait 10 volumes à 50 centimes, contenant chacun 6 portraits par NADAR.

Une seconde édition, en 1858, sera augmentée d’un avant-propos signé Joseph Citrouillard :

Je n'ai qu'une ambition, c'est qu'après avoir lu Plutarque on lise mes BINETTES CONTEMPORAINES, et que l'on compare.
Je repousse d'avance l'hommage qu'on voudra m'adresser, je n'en ai plus besoin.
Le choix de ce titre paraîtra bizarre, je le sais. Je le tiens d'un Auvergnat, qui l'a volé à une noble dame du faubourg Saint-Germain, laquelle, dans un accès d'enthousiasme, en voyant les ressemblantes figures de NADAR, s'écria : « Oh ! les drôles de binettes !!! »
La foule est quelquefois idiote : je lui devais cet aveu avant de commencer mon œuvre.

Joseph Citrouillard.


Joseph Citrouillard était un pseudonyme, choisi grotesque afin de bien montrer sa qualité de pseudonyme, celui de Jean-Louis-Auguste Commerson (1803-1879) qui d’ailleurs nous donnera dans Biographie comique, par Commerson, [1883], sur-titré « Un million de binettes contemporaines », Passard, Libraire-éditeur, page 405 et suivantes une notice humoristique sur lui-même, de laquelle on extrait ces passages :

   

« Vers la fin du XVIIème siècle, Commerson fut vendu fort jeune à des marchands d'esclaves taïtiens par des bohémiens qui l'avaient volé à sa nourrice. — L'enfant eut tout de suite dix ans, puis quinze ; sa précocité donna même à douter s'il n'avait pas toujours été majeur.

Dès l'âge de cinq ans et trois quarts, Commerson faisait des calembours jusqu'à la dysenterie ; à tel point, que sa mère comprenait que cet excès de calembours dans un âge aussi tendre devrait lui nuire tôt ou tard dans les lettres auxquelles elle le destinait. […] Son père le flanqua au collège Louis-le-Grand, pour lui apprendre à écosser les adverbes, à éplucher les verbes actifs, à pétrir une rhétorique, et à triturer tôt ou tard une thèse de docteur quelconque qui pût lui former et l'esprit et le cœur. […]

Commerson […] mène de front la science du Cambiste et la chanson joyeusement politique, que les petits journaux du temps insèrent sous des pseudonymes différents. — Il a pour complice et pour guide Jules Lovy, dont les essais brillants avaient fait pressentir le mérite réel qu'il a acquis depuis dans la presse littéraire et musicale. — Oreste et Pylade ne se quittent plus. Ils fondent ensemble le courrier des bals sous le titre : La Folie. Ce journal frondeur vit de sa belle mort pendant sept numéros consécutifs, et expire au milieu d'atroces souffrances — causées par le manque de numéraire. Une seule chose les console dans leur malheur, c'est qu'il est bien agréable, pour un pauvre, de n'avoir point à se mettre en quête d'un notaire pour placer ses fonds. Ils remboursent les trois abonnés.

Saint-Alme fonde le Figaro, Jules Lovy et Commerson ont la spécialité des coups de lancette, à raison de trente sols la douzaine. Lovy et Commerson font partie des petits crétins de M. Saint-Alme, en dépit de certains biographes qui ont voulu depuis laisser croire qu'ils étaient admis au nombre des collaborateurs de ce journal.

Commerson, qui n'avait d'esprit que ce qu'il en fallait pour cacher qu'il n'en avait pas, entre au journal le Corsaire, sous Viennot et Lepage.

[…] il entre au Vert-Vert, par la protection puissante de Jules Lovy, rédacteur principal. Il est chargé des comptes rendus comiques de la Chambre des députés. — Pendant que la royauté de Juillet s'occupe de ses travaux d'installation, Commerson apprend la sténographie et débute, à la session suivante, dans le Réformateur de Raspail.

[…]

La binette de Commerson commence à m'ennuyer, laissons parler un écrivain qui l'a connu à l'œuvre, Philibert Audebrand. — J'extrais ces quelques lignes d'une longue biographie qu'Audebrand lui a consacrée dans les premiers numéros du Mousquetaire :

Dans l'automne de 1835, deux journalistes en disponibilité s'étaient rencontrés un matin à la librairie Pagnerre, alors naissante, et, au bout d'une heure, ils en étaient sortis bras dessus bras dessous avec la pensée de fonder un journal. Ce devait être une chose neuve. Quant au texte, il était dit qu'il sortirait de la plume d'écrivains jeunes et déjà notables, et qu'il constituerait un Magasin hebdomadaire de littérature, d'art, de science et d'industrie. Ces deux journalistes en disponibilité étaient MM. Commerson et Bègue-Clavel, mort depuis consul à Turin. Ce magasin parut sous le titre : LE TAM-TAM.

A côté de Clavel se tenait Commerson, le vif-argent en personne. Commerson était la cheville ouvrière du Tam-Tam, comme il est aujourd'hui l'âme de cette joyeuse satire en prose qui se nomme le Tintamarre. Clavel, continue le biographe, avait des paresses étranges, qui ressemblaient souvent à de l'impuissance. Un certain jour, en 1839, Commerson entre chez moi, et, tout en se laissant tomber sur un vieux fauteuil, il me dit : « Asseyez-vous, et brochez-moi deux cents lignes. — Et pourquoi ? lui demandai-je ; est-ce que Clavel n'est pas là ? — Bon ! riposte Commerson ; nous sommes dans le mois de février ; c'est dans le mois de février que Clavel a perdu sa mère, il y a trente ans ; et il a juré de ne travailler jamais pendant ce mois-là. Je ne peux donc pas compter sur lui pour une virgule. »

……… La Nouvelle dramatique, sévèrement écrite, correcte, morale, colorée, ne lui convenait pas. Quand je lui signalais quelque œuvre d'imagination qui me paraissait avoir quelque mérite : — « Fort bien, me disait-il, c'est bien écrit, je ne dis pas non, mais j'aimerais mieux que ce fût amusant. » Amusant, faire amusant, voilà le critérium de notre temps ; Commerson avait deviné toute notre époque, qui a, hélas ! l'art sérieux en horreur.

Le Tintamarre a succédé au Tam-Tam, comme les Capétiens ont succédé aux Carlovingiens.

Le 2 avril 1843, Commerson fonde le Tintamarre avec sa bonne humeur et les types qu'il a créés avec succès dans le Tam-Tam, Jules Lovy le seconde dans cette nouvelle publication hebdomadaire où Commerson continue et achève la cinq cent soixante-deuxième séance du Blagorama, cette satire des puffistes qu'il a tympanisés pendant près de douze années consécutives. Commerson a été le Pindare du père Aymès et le Tortor des charlatans de toute espèce. Il a, dans cette Odyssée, stigmatisé les chemins de fer de mauvais goût, les feuilletons polissons de Mme Sophie Gay, les pâtes Regnauld et les dentistes ; il a flagellé les somnambules et les marchands de soupes universitaires ; il a combattu longtemps et toujours les huîtres cramponnées aux platras du Constitutionnel, […]. Mais il est mort à la peine, le malheureux jeune homme ! […]

Un biographe resté inconnu a fait de lui ce portrait :

COMMERSON. Petit caporal de la littérature, dont le nom est, sinon glorieux, au moins populaire comme celui de Napoléon.
Fait du sentiment pour les modistes, de l'esprit pour les garçons coiffeurs, du style pour les vaches espagnoles.
A publié un certain nombre de petits volumes qu'on lit sans les juger, et qui représentent agréablement la littérature française — aux yeux de l'admiration britannique.

Quelque sévère que soit ce portrait, je conviens qu'il y a du vrai. Commerson n'a jamais été qu'un stylicide, un écrivain à la petite semaine, dont le style marche avec des chaussons de lisière, pour faire le moins de bruit possible. Parmi les petits volumes dont veut parler le biographe inconnu, citons les Pensées d'un Emballeur, le Code civil dévoilé, Rêveries d'un étameur et Un million de bouffonneries ; et vous aurez le complément de cette biographie tant soit peu ruolzée (système Christofle). […] »

   

Mirecourt, si méprisé par son imitateur Commerson, désigne Charles Jean-Baptiste Jacquot (1812-1880), le bien connu inventeur, sous le nom Eugène de Mirecourt — référence à la ville de Mirecourt, dans les Vosges où était né Charles Jacquot — de la série LES CONTEMPORAINS Hommes de lettres, publicistes, etc., etc., éditée par J.-P. Roret et Compagnie, et sous l’appellation LES CONTEMPORAINS Portraits et Silhouettes au XIXe siècle par la Librairie des Contemporains, 13 rue de Tournon. Le format des fascicules de Commerson est de 12 x 8 cm, et celui des Contemporains de 13,5 x 9 cm, le nombre de pages est à peu près identique, autour de 60-70 pages dans l’une et l’autre éditions, et bien des auteurs choisis par Mirecourt le seront aussi par Commerson. Les portraits, en revanche, sont conventionnels chez Mirecourt, rien à voir avec les géniales caricatures de Nadar :






Paul de Kock
dans Paul de Kock par E. de Mirecourt

Paul de Kock par Nadar


Ajoutons que Nadar avait repris pour
Les Binettes contemporaines des portraits prélevés dans le Panthéon Nadar
rendu public en 1854, avec ses 249 (ou 200, ou 259) personnages !


 




Quatre Binettes

prises dans la seconde édition
des Binettes contemporaines
Paris, Gustave Havard, 1858.





CHAMPFLEURY




« […] Le poëte funambulique fit longtemps les délices de la mère Moreau et du café Momus où s'assemblait le cénacle des pipes littéraires et culottées, et fit mourir de chagrin, dit-on, le père Pélaprat, de l'avoir eu pour locataire. — Avant de mourir il avait chargé son intendant de lui dire : « Je n’aime pas chez moi les littérateurs, je vous donne congé. » Pélaprat était un homme d’argent ; Champfleury vit avec plaisir, le 8 janvier 1829, mettre un terme à ses rigueurs ; il accepta le congé et profita des loisirs que lui donnait la recherche d’un logement pour déposer le long des murs de la Revue de Paris ses deux derniers ouvrages, dont l’un s’intitule les Aventures de mademoiselle Mariette, dans lequel il fait l’apologie des hommes mandarins ; l’autre, les Souffrances de M. le professeur Delteil, roman réaliste dont l’éloquence pèse, un chapitre portant l’autre, une moyenne de 350 kilos, bon poids, — sans le papier.

On dit, mais on est si méchant, on dit qu’il a cherché vainement à se faire guérir de ses excentricités par l’hydrothérapie. — Sa maladie me paraît incurable. »


ARSÈNE HOUSSAYE


[…] Partout, même en Belgique, pays de la contrefaçon, — les femmes ont été considérées comme les roses de la vie. Voici venir le bel Arsène adressant à M. Jules Janin le quatrain joyeux que voici :

O toi que la fortune accable de faveur
Voyageur nonchalant qu'on aime et qu'on envie
Cueille longtemps encore au sentier des rêveurs,
             Cueille les roses de la vie.


  Je donnerait dix an de la vie de mon propriétaire pour voir le gros et gracieux M. Jules Janin cueillir les roses de la vie.  — Que cet être-là doit bien cueillir ! Il a dû bien sourire dans son sentier des rêveurs !
  M. Arsène Houssaye se livre avec une ardeur effrénée au genre bergerade ; il invente la poésie florale : cette poésie porte à la tête et au cœur. Un serpent sous l’herbe établit sa réputation, et le place au rang des écrivains de talent.

GÉRARD DE NERVAL




Cet homme de tant de verve et de mélancolie se livre à la culture des vers et fait paraître successivement deux ouvrages, l’un intitulé : Souvenirs de nos gloires, et l’autre : Élégies nationales. Il passe dans le monde littéraire pour coloriste à outrance. Le bibliophile Jacob, qui dirigeait alors le Mercure de France, l’engagea en qualité de traducteur-solo d’ouvrages allemands.
Il se lie très-intimement avec toute la bande des littérateurs insurgés contre l’école classique ; on lui fourbit des armes pour se joindre à l’insurrection.
Gérard de Nerval forme le cercle des rugisseurs ; Victor Hugo est nommé généralissime et distribue les massues aux conjurés.

[…]
Ce bon Gérard, doux comme un agneau, timide comme une jeune fille, se croit le plus humble et le dernier des combattants dans cette grande arène des lettres, où tant de gens se posent en matamores ; il souffre parfois de cette guerre d’extermination ; car au fond il n’en veut pas au classique, qui ne lui a rien fait.


ALPHONSE KARR



Un abcès et un homme de génie finissent toujours par percer, ai-je dit quelque part ; je ne m’en défends pas. Je n’ai à m’occuper pour le moment que de l’homme de génie qui a percé dans une soupente de la rue Charlot, au Marais, entre sept et huit heures du soir et le médecin et la sage-femme, dix ans avant l’assemblée du tiers état. […]

Les Guêpes, journal mensuel, paraissent et font une vive sensation dans le monde des lettres et dans les boutiques des journaux. M. Alphonse Karr fronde, pique et mord tout ce qu’il trouve. C’est Tibulle, Pindare et Piron ; — trois têtes dans un seul bonnet de coton.
[…] la publication de ses
Guêpes
achève sa réputation de critique et d’observateur, et le place au premier rang de nos écrivains modernes.


F I N






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