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L’année de la parution en librairie (1896) d’Ubu
Roi, Drame en cinq Actes
en prose Restitué en
son intégrité tel qu'il a été représenté par
les marionnettes du Théâtre des Phynances
en 1888 (Édition du Mercure de France) fut
celle aussi de la publication d'un livre au titre
étrange, Les Nuits, les Ennuis
et les Ames
de nos plus notoires Contemporains (Paris, Perrin et Cie),
œuvre d’Ernest La Jeunesse, à l’époque journaliste
travaillant pour La Revue blanche des frères Natanson.
Lesdits contemporains notoires — notoires dans le
monde littéraire — avaient pour nom Anatole
France, Pierre Loti, Paul Bourget, les Daudet
(Alphonse et son fils Léon), Zola, François
Coppée, Huysmans, Paul Hervieu, Jules Renard sous
le nom de Éloi (« Eloi n’aime pas à écrire
une longue phrase » écrivait Jules Renard
dans son Journal, le 14 mai 1895), Henri
Rochefort (1831-1913), Mæterlinck, Marcel Prévost,
J.-H. Rosny, Richepin, Georges d’Esparbès,
Montesquiou, Eugène Ledrain (1844-1910),
archéologue qui termina sa vie de travail en
conservateur adjoint au département des Antiquités
du Louvre, étrillés l’un après l’autre par La
Jeunesse, sur
des tons différents. Dans la
préface du livre, l'auteur
cherchait à atténuer la cruauté de ses
jugements littéraires en
conseillant aux auteurs satirisés
d'oublier
leur propre satire pour s'attarder sur celles de leurs
confrères
et en apprécier le sel,
puis il s'adressait
aux lecteurs anonymes, les
adjurant de voir
en lui, Ernest
La Jeunesse, un
écrivain ayant
désiré
« composer
un traité de
la Liberté, se
délivrer,
délivrer les
jeunes hommes
de cette
époque de
maîtres
délicieusement
tyranniques,
et les obliger
doucement, en
dépouillant de
leur prestige
leurs idoles —
ou en les
faisant cesser
d’être
odieuses — à devenir
eux-mêmes, à
se révéler à
eux-mêmes »,
mais il
détruit cette
apparente
mansuétude en
ajoutant que
se révéler à
eux-mêmes
serait
une tâche
difficile.
Le lecteur
anonyme jugera
de l’art de la
préface tel
que le
comprend
La Jeunesse…
Alfred Jarry, ami très proche de
La Jeunesse et devenu collaborateur à La
Revue blanche
en 1896
grâce à
Fénéon,
apparaît dans Les Nuits,
les Ennuis et les Ames…
au
chapitre
intitulé Le Concile, un euphémisme
ironique dirigé contre le pape, pour
brasserie ou cabaret (chapitre XXI,
« Le Concile »,
daté de Janvier 1896, page
325) en tant que dédicataire d'une poésiee rimée
et rythmée comme une chanson.
Un an après la parution du livre de La Jeunesse, Jarry se vengea (?) de l'auteur en lui donnant, sous le nom de
Severus Altmensch, une place
dans Les Jours et les Nuits roman d’un
déserteur (Mercure de France, 1897,
Livre I, chapitre 3, « Autre
Jour »
, p. 17) où sont rassemblés plusieurs
homosexuels. Le prénom allemand Ernst, Ernest en
français, vient de l’adjectif allemand ernst, signifiant sérieux,
devenu Severus, une fois le mot français sévère latinisé, tandis que
La Jeunesse est inversé dans la mesure où
Altmensch signifie vieil homme. On voit donc Ernest La
Jeunesse-Severus Altmensch nu, debout sur une
table, presque monstrueux si l'on en
croit le
texte
— rappelons cependant que Jarry et La Jeunesse
étaient amis —,
« La poitrine
creuse, le ventre saillant en arête de
tétraèdre, les bras pareils à deux
lattes, les jambes faunesques — d’un
faune qu’on aurait châtré, par pudeur,
sur une estampe — (…) et de ses ongles
taillés en griffes il effilait vers sa
poitrine le penil triangulaire de son
ventre énorme, la pointe en haut. »
La Jeunesse, dans un recueil de
caricatures exécutées par lui-même (L'Assiette
au beurre, n° 27, 3 octobre 1901), intitulé Les
"tumaslu !" tu
ne m'as pas regardé ? donnera,
en couverture une caricature grotesque
de lui-même qui semble
rappeler le cruel portrait
en mots donné
par Jarry dans Les Jours
et les Nuits.

Voici donc la
poésie-chanson par Ernest La Jeunesse,
dédiée à Jarry :
A
Alfred Jarry.
Nous sommes venus
des pays les plus loufoques,
De Tahiti, de Caen, du faubourg
Honoré :
Parce qu'Aicard avait
fait Miette et Noré,
Nous devions faire mieux
et faire bien : ouf !
oh ! que
Nous eussions dû
demeurer parmi Tahiti,
Parmi Caen, parmi le
faubourg Saint-Honoré !
On aurait
Pu pleurer sur Elvire et relire
l’Iti-
néraire de Paris à
Jérusalem. L’heure
Est venue où c'est sur
son heure que l'on pleure.
Nous sommes venus par la
ville
Chercher du génie,
Nous en avons cherché dans René Ghil,
Nous en avons cherché z’à la Bastille
Nous n'avons rien trouvé du tout,
Ça nous a fait faire des tomes
Et construire des vélodromes
Et mâcher un peu de dégoût.
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Notes.
Tahiti.
Jarry, dans Gestes
et opinions du docteur Faustroll,
pataphysicien,
a dédié le chapitre 17 du
livre III, « De l’île
Fragrante », à Paul Gauguin,
parti pour Tahiti en
1891.
Jean Aicard (1848-1921), auteur
de Miette et Noré (G.
Charpentier, 1880)
sera qualifié
dans le Petit Bottin des Lettres
et des Arts (E. Giraud & Cie,
1886, p. 3) « Le
troisième littérateur français par
ordre alphabétique. Il n’est pas
tout à fait le dernier par le
talent. »
Elvire
est, bien entendu,
l'Elvire de Lamartine qui côtoie ici Chateaubriand, auteur
de l'Itinéraire
de Paris à Jérusalem
(1811).
René Ghil. On peut lire de cet auteur Les Dates
et les Œuvres, sous-titré Symbolisme
et poésie scientifique
(G. Crès et
Cie,
s.d. [1922]),
sans
pourtant
adhérer à l'ensemble
de ses
propos.
Rappelons que Plein Chant a
réimprimé en 1995 Légende
d'âmes & de sang, par
René Ghil (1885), dans la
collection "Anciennetés".
Dans l’Avant-propos « Mes
idées » René Ghil expose son idée de la poésie :
« Un vers sera un
pré ou l’odeur des
luzernes, — une eau
pâle et glauque ou des
rides s’élargissant ;
un vers sera
l’inexprimable
souvenir, devant deux
grands yeux pâles et
froids d’Aïeule, d’un
soir d’hiver où veille
la lune algide, — un
émoi en les reins et
la nuque ; un
vers sera les mille
murmures des heures
noires, — un dièze
dans le violon, — des
voix dans le noir, —
la saveur du vent de
mer. »
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En
conclusion et pour contrebalancer l'image grotesque
de La Jeunesse par lui-même en
couverture de L'Assiette au
beurre, voici une
autre autocaricature, d'un esprit tout différent, placée en
ouverture de Talentiers, Ballades
libres,
par Roy Lear
(André Ibels),
Dessins
d'Ernest La
Jeunesse (Bibliothèque
d'Art de La
Critique, 1899).
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