PLEIN CHANT

Mai 2020


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Comment se désopiler la rate ?


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En lisant, bien sûr. Mais lire quoi, et comment ? Les lecteurs disposaient en 1754 d’un livre au titre curieux, sans nom d’auteur ni d’éditeur, sans lieu d’édition, avec une date masquée :

L'Art de desoppiler la rate,
Sive de modo C. prudenter
.
En prenant chaque feuillet pour
se T. le D.

Entremêlé de quelques bonnes choses.

A Gallipoli de Calabre,
L'an des folies 175884.


Décodons :

- désoppiler, qui deviendra dans les éditions suivantes désopiler et même se désopiler (L’Art de se désopiler la rate, Duquesne éditeur, 1854) signifiait au dix-huitième siècle déboucher et s’employait dans l’expression « déboucher la rate ». La fonction de la rate étant de gouverner la tristesse, la mélancolie, la gaieté, « déboucher la rate » équivalait ainsi à « déclencher la gaieté ».

- Sive de modo C. prudenter. Traduction du latin en français : Ou de la manière de Chier avec sagacité. L’initiale C. est à entendre cacare, infinitif du verbe latin caco, en français chier, utilisé dans l’ancienne langue latine pour les enfants et qui donnera en français « faire caca ».

- se T. le D. Lire : se torcher le derrière.

- A Gallipoli de Calabre : mention fantaisiste pour « Paris ».

- 175884 : 1754.

- Le titre : il est commenté par l’auteur au début de la table des matières :


 Je croyois être original dans ce titre ; mais parcourant ces jours passés les Mêlanges d’Histoire et de Litterature de Vigneul de Marville, article de l’Abbé de S. Martin, l’Auteur dit, que le recueil de ses Lettres est la chose la plus capable de désopiller la rate des plus enfoncés mélancoliques. »

Notre note. Au premier tome des Mélanges d’Histoire et de Littérature, par M. de Vigneul-Marville, quatrième édition… augmentée par M*** [abbé Banier], 1725, on lit page 397 : « M. Dutot-Ferrare Conseiller au Parlement de Normandie, qui se joüoit plaisamment de l’Abbé de S. Martin, envoïa ici il y a quelques années, un gros Recüeil de Lettres de cet Abbé à ses amis, et de leurs réponses à l’Abbé, qui est la chose du monde la plus boufonne, et la plus capable de desopiler la rate des plus enfoncez Mélancoliques. » On notera l’orthographe défectueuse de  Panckoucke pour le verbe désopiler.

L’auteur de cette compilation bigarrée (on y trouve des extraits de Tabourot des Accords pris dans les Escraignes Dijonnaises) de 430 pages in-12 était le libraire André-Joseph Panckoucke, né à Lille en 1703, mort dans cette même ville en 1753. L’ouvrage connaîtra de nombreuses éditions, on utilisera ici l’édition de « L’An des Folies 175886 », soit 1786.

Charles Nodier, au premier chapitre de ses Mélanges tirés d’une petite bibliothéque, ou Variétés littéraires et philosophiques (Paris, 1829, rémprimé par Plein Chant, Bassac, 2000) intitulé « Théorie des éditions Elzeviriennes… » cite, page 4, l’Art de désopiler la rate pour avoir donné un « Catalogue des Auteurs, dits ELZEVIRS in12 » (ladite liste se trouve pages 348-353 de l’édition de 1756 sous le titre « Catalogue des Auteurs, dits ELZEVIRS in-12 ») et lui qui a tout lu note que « les catalogues des anciens bibliographes ne sont, pour la plupart, que la copie très servile de celui que renferme l’Art de désopiler la rate », puis il ajoute avec un sourire facile à imaginer pour un lecteur complice « et qu’on n’iroit pas chercher là ». On n’irait, en effet, pas chercher une telle liste dans la compilation de Panckoucke si l’on ajoutait foi au début du titre en oubliant l’expression « Entremêlé de bonnes choses ». Les bonnes choses que Nodier semble oublier sont des textes parsemés dans L’Art de désopiler la rate et relevant de la libre pensée, — du libertinage érudit, pour reprendre le titre du René Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle (Boivin, 1943) — malheureusement selon une logique peu facile à discerner. En tout cas, voici pages 305-331, une Notice des Ecrits les plus célèbres, tant imprimés que manuscrits, qui favorisent l’incrédulité, ou dont la lecture est dangereuse aux esprits faibles. On y trouve mentionnés les grands classiques, Démocrite, Épicure, Lucrèce, Corneille Agrippa (1486-1535), intéressé par l’alchimie, Guillaume Postel (1510-1581), qui a signé plusieurs de ses livres écrits en latin « Guillaume Postel cosmopolite », Paracelse (1493-1541), nommé ainsi que Cardan (Jérôme Cardan, italien né en 1501, mort en 1576) l’Athée superstitieux, etc. Il est question, page 314, du Livre des Trois Imposteurs (Moïse, Jésus, Mahomet) qui continue à faire couler de l’encre (voir l’édition par Raoul Vaneigem de L’Art de ne croire en rien [suivi du] Livre des trois imposteurs, Rivage Poche, dépôt légal août 2002). Après beaucoup d’inconnus pour nous, au XXIe siècle, apparaissent, bien connus de nos jours et depuis longtemps, Montaigne, Charron, Guy Patin. Plus loin on rencontrera Érasme.

Après le dernier auteur libre cité dans cette partie, Saint-Evremont, Panckoucke change de genre littéraire et donne un liste de textes légers ou franchement satiriques, dont les deux premiers cités sont les livres de Lucien de Samosate (né vers 120, mort après 180) et Le Parnasse satyrique (1622) un recueil de textes libertins par des auteurs divers, mais attribué en sa totalité à Théophile de Viau (1590-1626), condamné par contumace à être brûlé avec ses livres en juillet 1623. Rappelons que Théophile fut arrêté alors qu’il cherchait à gagner l’Angleterre, qu’il passa deux ans en prison et mourut des souffrances endurées pendant son emprisonnement.

Cette bibliographie d’ouvrages ou manuscrits, les uns sérieux, les autres burlesques, reste passionnante à lire de nos jours dans la mesure où elle incite à de multiples recherches. Dans la table des matières, l’auteur n’a pu s’empêcher de compléter la liste déjà longue des livres relevant du libertinage érudit : « Ajoûtez à cette liste : l’Histoire de l’Ame de la Métrie [Histoire naturelle de l'ame, traduite de l'anglois de M. Charp, par feu M. H** de l'Académie des sciences, etc., La Haye, 1745, où M. Charp cachait Julien Offray de La Mettrie, né en 1709, mort en 1751].

Plus loin, page 339, Panckoucke donnait à lire un autre texte, libre lui aussi mais d’un autre genre de liberté dans la mesure où il est écrit en langage poissard du dix-huitième siècle, une manière de parler argotique et populaire :

 

« Bonjour Mameselle Manon, eh ! com vous vla brave, je ne vous reconnaisssions plus, où allez vous donc comme ça ? Qui, moi ? Je m’en vas acheter des Livres pour mon homme qui fait une Bibliotéque : y ma dit de prendre […] les Métaphors [Métamorphoses] d’Olive [Ovide] de la derniére opression [impression] […] J’sommes bien logé dà, j’avons champignon [pignon] sus [sur] ruë […] ».

Commentaire de Panckoucke : « Le trait de la Bibliothèque est imité des Contes d’Eutrapel [Contes et Discours d’Eutrapel, par Noël du Fail publié sous le pseudonyme feu Seigneur de La Hérissaye, 1585] ou si l’on veut des discours de Gareau [personnage du Pédant joué] dans le Pédant joué [comédie par Cyrano de Bergerac, 1654] qui dit, en parlant des Livres d’une Bibliothèque ; où il y avet des amas de Gaules [Amadis de Gaule, roman de chevalerie], des cadets de Tirelire [Les Décades de Tite-Live] et des aînés de Virgile [Enéides de Virgile]. »

Page 80, on lit cette déclaration de Panckoucke, qui s’appliquerait à la moitié — estimation plus qu’approximative — du livre :

Il y a des Mémoires précieux qui méritent de passer à la postérité, nous mettons le suivant du nombre : ceux qui ne penseront point de même, en feront l’usage indiqué dans le titre, nous ne voulons de procès avec personne.

Suivent deux textes, pour nous sans le moindre intérêt. En revanche, on a lu avec plaisir les très courts textes suivants, tous extraits d’ensembles répartis au hasard ( ? ) dans sa compilation mais signalés dans la table des matières dont voici la liste :

Fatras, Historiettes, polissonneries, rebus. 71
Historiettes, fatras, rebus, polissonneries. 86
Fatras, plusquefatras, rebus, historiettes. 106
Rebus, fatras, historiettes. 118
Historiettes, fatras, rébus. 141
Historiettes, rébus, fatras, vieux contes. 151
Historiettes, rébus, fatras. 180
Fatras, rébus, vieux contes. 211
Bon mot de M. Vitasse. Historiettes, fatras. 261

EXTRAITS

« Deux jeunes gens furent demander à M. de Fontenelle, s’il étoit mieux de dire, donnez-nous à boire, qu’apportez-nous à boire ; notre Académicien leur dit d’un ton caustique, que l’une et l’autre manière étoit impropre, et qu’il falloit dire, menez-nous boire. » (page 248)

Notre note. L’expression Mener boire s’employait uniquement pour les animaux.

 

De la Liste des plus rares curiosités étendue sur quatre pages in-12 à partir de la page 275, on retient :

« Une pierre Philosophale qui devient invisible quand on veut s’en servir. » (p. 275)

« Le rat dont la Montagne accoucha. » (p. 276)

« Deux flocons de laine d’un œuf qu’on a tondu. » (p. 277)

« Un pannier à qui l’on a dit adieu, à cause que les vendanges sont faites, donné par une vieille coquette à une jeune. » (p. 277).

Notre note. André-Joseph Panckoucke fut l’auteur, en 1748, d’un Dictionnaire des proverbes françois, et des façons de parler comiques, burlesques et familières, etc. avec l’explication, et les étymologies les plus avérées (Paris, Savoye). On trouve, page 9, sous le titre Adi[eu] le proverbe Adieu paniers vendanges sont faites, suivi de la définition suivante : « On le dit d’une chose ou d’une personne, dont on n’a plus besoin, et des espérances quand elles sont détruites sans ressources. » Dans L’Art de désoppiler la rate, le panier destiné à recueillir le raisin lors de la vendange nommé en tant que symbole dans le proverbe, est redevenu un objet bien concret. Un peu plus loin (p. 278), on trouve une autre curiosité, elle aussi un mélange incongru d’abstrait et de concret : « Un opiat [préparation pharmaceutique de consistance molle] composé de faim et de soif détrempé dans une chopine de sobriété pour guérir de la fiévre. »


La table des matières de L’Art de désoppiler la rate (p. 430) se termine d’une manière tout à fait burlesque car on a droit, après la recommandation suivante :

 

Table des Matieres principales contenuës dans cette brochure, etc.
Lisez, en  faites [entendre : et faites-en] l’usage indiqué dans le titre. 421


à un quatrain — un quatrain dans une table des matières ! — en caractère romain pour le distinguer de la table des matières proprement dite imprimée en italique :


 
 
 
 
Ah ! fuyons d’un faux sçavant
La sombre mélancolie,
Et retirons-nous souvent
Dans les bras de la Folie.

F I N


 
    
 
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