PLEIN CHANT

 AJOUTS

Mai-Juin 2019




Deux préfaces originales

par

Pétrus Borel et Charles Nodier


   

La Fée aux Miettes, tome IV des Œuvres de Charles Nodier (Paris, Librairie d’Eugène Renduel), parut pour la première fois en 1832 avec un texte précédé d’une préface au titre provocant, « Au lecteur qui lit les préfaces » (19 pages). Cette même année 1832 les lecteurs du temps avaient pu lire, paru vers la fin de 1831 mais daté de 1832, un recueil de poésies, Rhapsodies, Par Petrus Borel, écrit à vingt-trois ans. En 1833, les lecteurs disposeront de Champavert. Contes immoraux, par Pétrus Borel le Lycanthrope (Paris, Eugène Renduel) — des contes sanguinolents emplis de cadavres, à vrai dire plus horribles et terrifiants qu’immoraux. Oublions Champavert au bénéfice de Rhapsodies, choisi lui aussi pour une  singulière préface, datée par l’auteur de Novembre 1831, ici rapprochée de celle de La Fée aux Miettes, dans la mesure où l’une et l’autre violaient les conventions traditionnelles des  préfaces d’auteur, mais de manière différente.

Note : les extraits de l’un et l’autre auteurs sont donnés d’après les éditions originales de chacun d'eux.



Pétrus BOREL (extraits)


La Préface, page I, ne comporte aucun titre et commence de manière abrupte, on peut le voir ci-dessous. En revanche, dans la table des matières, elle en a deux : Préface, puis au-dessous, Prologue.
 

Ceux qui liront mon livre me connaîtront : peut-être est-il au-dessous de moi, mais il est bien moi ; je ne l'ai point fait pour le faire, je n'ai rien déguisé, c'est un tout, un ensemble, corollairement juxta-posé, de cris de douleur et de joie jetés au milieu d'une enfance rarement dissipée, souvent détournée et toujours misérable. Si parfois on le trouve positif et commun, si rarement il rase les cieux, il faut s'en prendre à ma position, qui n'a rien de célestin ; la réalité me donne toujours le bras. Le besoin est toujours là pour m'atterrer, quand je veux prendre mon escousse.

[…]

Si je suis resté obscur et ignoré, si jamais personne n'a tympanisé pour moi, si je n'ai jamais été appelé aiglon où cygne; en revanche, je n'ai jamais été le paillasse d’aucun ; je n'ai jamais tambouriné pour amasser la foule autour d'un maître, nul ne peut me dire son apprenti.

[…]

Ceux qui me jugeront par ce livre, et qui désespéreront de moi, se tromperont : ceux qui m'ajourneront un haut talent, se tromperont aussi. Je ne fais pas de la modestie, car pour ceux qui m'accuseront de métagraboliser, j'ai ma conviction de poète, j'en rirai.

Je n'ai plus rien à dire, sinon que j'aurais bien pu faire pour préliminaire un paranymphe, ou mon éthopée, ou bien encore, sur l'art, un long traité ex-professo, mais il me répugne de vendre de la préface […]


Borel ensuite, emporté par son sujet — le seul qui l’intéresse, lui-même — ne peut s’empêcher d’expliquer son œuvre, mêlant ce qu’il a voulu faire et les jugements portés par autrui ou plutôt qu’il imagine formulés par des lecteurs hostiles, ainsi pages XII et XIII :

 

 Pour ceux qui diront : c’est l’œuvre d’un Saint-Simoniaque ! … pour ceux qui diront c’est l’œuvre d’un Républicain, d’un Basiléophage, il faut le tuer !… Pour ceux-là, ce seront des boutiquiers sans chalandise ; les regratiers sans chalands sont des tigres !… des notaires qui perdraient tout à une réforme ; le notaire est Philippiste [entendre : partisan de Louis-Philippe, proclamé roi le 7 août 1830],  comme un passementier !… Ce seront de bonnes gens, voyant la République dans la guillotine et les assignats. […]

La confession ou le manifeste, comme l’on voudra, se termine avec une pirouette, une dernière phrase ironique :

Heureusement que, pour se consoler de tout cela, il nous reste l’adultère ! le tabac de Maryland ! et du papel español por cigaritos.

Ajoutons que la page de titre avait, elle, donné deux épigraphes significatives, sincères. La première, extraite de la Satire V de Mathurin Régnier :

Hautain, audacieux, conseiller de soi-même,
Et d'un cœur obstiné se heurte à ce qu'il aime.


La seconde reproduisait les trois premiers vers d'une épigramme de Malherbe,
« Pour mettre au-devant du livre du sieur de Lortigues » (1617), en quatre vers et déjà présente sur la couverture, mais — romantisme oblige — en caractères gothiques.
Et voici le quatrième vers, supprimé pour donner plus de force encore au troisième, dans la mesure où il est devenu le dernier :

Ce Livre se moque de vous ;
Mars, & les Muses le défendent.




Charles NODIER (Extraits)



AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES.

[…]

Je vais vous dire maintenant pourquoi la Fée aux Miettes est une sottise, afin de vous épargner trois ennuis assez fâcheux ; celui de me le dire vous-même après l'avoir lue ; celui de chercher les raisons de votre mauvaise humeur dans un journal ; et jusqu'à celui de feuilleter le livre au lieu de le jeter au vieux papier, pour votre honneur et pour le mien, à côté du Roi de Bohême, avant d'avoir attenté du tranchant de votre couteau d'ébène à la pureté de ses marges toujours vierges.

[…] pour intéresser dans le conte fantastique, il faut d’abord se faire croire, et [une] condition indispensable pour se faire croire, c’est de croire. Cette condition donnée, on peut aller hardiment et dire tout ce que l’on veut.

[…]

Ce que votre journal ne vous dira pas, c'est que cette idée [entendre : croire lui-même à la véracité de son livre, tout imaginaire qu’il soit] m'aurait rebuté de mon livre, si je n'y avois vu qu'un conte de fées ; mais que, par une grâce d'état qui est propre à nous autres auteurs, j'en avois peu à peu élargi la conception dans ma pensée, en la rapportant à de hautes idées de psychologie où l'on pénètre sans trop de difficulté quand on a bien voulu en ramasser la clef. C'est que j'avois essayé d'y déployer, sans l'expliquer, mais de manière peut-être à intéresser un physiologiste et un philosophe, le mystère de l'influence des illusions du sommeil sur la vie solitaire, et celui de quelques monomanies fort extraordinaires pour nous, qui n'en sont pas moins fort intelligibles, selon toute apparence, dans le monde des esprits. Ce n'est ni de l’académie des sciences, ni de la société de médecine que je parle.

Ce que votre journal vous dira, c'est que le style de la Fée aux Miettes est singulièrement commun, et je vous avouerai que j'aurois bien voulu qu'il le fût davantage […]

Ce que votre journal ne vous dira pas, c'est que j'ai adopté cette manière dans la ferme intention de prendre une avance de quelques mois sur l'époque prochaine et infaillible où il n'y aura plus rien de rare en littérature que le commun, d'extraordinaire que le simple, et de neuf que l'ancien.

Ce que votre journal vous dira enfin, c'est que le sujet de la Fée aux Miettes, rappelle par le fond, autant qu'il s'en éloigne par la forme, un badinage délicieux qu'il n'est pas permis de paraphraser sous peine d'un ridicule éternel, et que j'avais mille fois moins en vue en écrivant que Riquet à la Houppe et La Belle au bois dormant ; mais si on vouloit se prescrire, après quatre ou cinq mille ans de littérature écrite, la bizarre obligation de ne ressembler à rien, on finirait par ne ressembler qu'au mauvais, et c'est une extrémité dans laquelle on tombe assez facilement sans cela, quand on est réduit à écrire beaucoup par une sotte passion ou par une fâcheuse nécessité.

[…]

 


Il est hors de question de commenter ici La Fée aux Miettes, supposée lue, mais voici malgré tout, en guise de conclusion, pour intriguer celui qui n’aurait pas lu le livre de Nodier, une image de cette fée (avec la légende "Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur ?") due au dessinateur H. Émy, pour un fascicule consacré à Nodier, Contes choisis de Charles Nodier (Les Chefs-d’œuvre de la Littérature et de l’Illustration, Marescq et Cie, éditeurs, Paris, 1856). Rassurons les inquiets, le narrateur aime la fée aux Miettes, mais non pas sous l'apparence de la naine aux longues dents et disgraciée que l'on voit ici, mais celle de Belkiss, alias la reine de Saba, une femme belle, jeune et séduisante, qu'il connaît par l'entremise d'un médaillon à lui donné par la fée aux Miettes.



* * *

Charles Nodier aux éditions Plein Chant :

 

 Victor Hugo - Charles Nodier
Correspondance croisée

Édition critique établie et annotée par Jacques-Remi Dahan

Préface par Raymond Setbon

Collection de l’Atelier furtif

1987

 

 Nodier l’homme du livre

Le rôle de la bibliophilie dans la littérature

par Didier Barrière

L’Atelier du XIXe siècle

1989


Mélanges tirés d'une petite bibliothèque ou Variétés littéraires et philosophiques
par Charles Nodier (Paris, Crapelet, imprimeur-éditeur)
Fac-similé Plein Chant 2000

 

 Études sur le seizième siècle et sur quelques auteurs rares ou singuliers du dix-septième, par Charles Nodier

Choix, introduction & appareil critique par Jacques-Remi Dahan

 2005


F I N


Accueil | Table des ajouts | Nouveautés