Revue PLEIN CHANT



Henry Poulaille vu par Edmond Thomas


À propos de la parution de Seul dans la vie à 14 ans (Stock, 1980), par Henry Poulaille, Edmond Thomas analyse la littérature prolétarienne, celle que promut Poulaille à partir de la fin des années 20, et celle qui pourrait lui succéder. On pourra lire, ci-dessous, quelques passages de cet article écrit en été 1980.

Plein Chant. Cahiers trimestriels de littérature. Été 1980, p. 62 et suivantes.


Edmond Thomas

La disparition d'Henry Poulaille et l'avenir de la littérature prolétarienne

(extraits)


Il y a quelques mois, le 30 mars exactement, Henry Poulaille mourait à l'âge de 83 ans. Lui disparu, l'Histoire va enfin pouvoir mettre en fiches pour ses manuels et ses évocations 1'existence et l'action de celui qui fut l'un des meilleurs témoins de la vie et de l'expression populaires de son temps. Il y aura des simplifications hâtives, des classifications tendancieuses, des commentaires sujets à caution ; il y aura sans doute large schématisation mais les lignes directrices pourront en être beaucoup plus visibles à partir desquelles il sera toujours possible à qui le voudra de refaire inversement le chemin pour redéfinir l'homme dans sa complexité, dans 1'étendue de ses préoccupations et de ses activités. […]

Devant l'Histoire, donc, Henry Poulaille sera de toute évidence l'homme d'une œuvre bicéphale : il sera d'une part l'auteur d'une grande fresque de la vie ouvrière au début du XXe siècle, Le Pain quotidien, d'autre part l'inventeur de la littérature prolétarienne française. Que ni le contenu ni surtout le sens de cette œuvre ne soient déformés et nous pourrons nous estimer comblés. Et que finalement ses travaux nombreux et divers d'histoire littéraire, de folklore, ses recherches sur la chanson, ses anthologies, ses critiques tombent dans l'oubli ou restent ignorés du plus grand nombre, il n'y aura rien à regretter de fondamentalement original. D'autres que lui se sont penchés avec plus ou moins de bonheur sur les mêmes sujets et il n'y a là, en majorité, que des curiosités à l’usage des rats de bibliothèques et des amoureux de l’impossible globalité historique.
[…]
Les marxistes ont vu dans ce vaste courant l'expression d'une classe d'artisans plus proche de la petite bourgeoisie que du prolétariat dont il se réclame. Ils y ont vu aussi, péjorativement, un prolétariat de la littérature, autrement dit une sous‑classe d'écrivains. C'est que pour eux le prolétariat n'est que le prolétariat organisé et conscient.
[…]
Si la littérature ouvrière est née dans l’échoppe ou l'atelier, si elle s'est développée ensuite à travers des livres de paysans (presque tous petits propriétaires, il est vrai), d'instituteurs, d'employés divers, de fonctionnaires, c'est que les structures sociales se sont compliquées mais aussi qu'à ces niveaux une certaine liberté de penser restait possible. Il n'y a cependant pas d'ambiguïté ; de quelque côté que l'on se tourne, elle est toujours issue du peuple, du monde de la misère et de l'exploitation. Qu'elle ne soit pas 1'expression unique du peuple rayonnant de l'avenir mais celle diversifiée de couches sociales flottantes, en voie de disparition ou de mutation, ne change rien au fond ni à l'aspect historique de son existence.
Un autre aspect caractérise ce courant tout au long de sa tradition – Le Feu sacré en est une défense et une illustration –, c'est l’autoculture, le culte du livre qu'elle entraîne et par voie de conséquence la volonté d'une expression par 1'écriture. C'est un aspect constant, depuis les origines jusqu'à Poulaille, que les conditions historiques nouvelles ne cessent de battre en brèche. L’École et les médias notamment, par l'uniformisation qu'ils nous promettent à brève échéance, ont largement détruit le rapport de l'homme avec le livre, lequel n'est plus depuis longtemps le véhicule privilégié de la pensée ou de la connaissance ni celui d'une formation consentie. Cela surtout est de nature à orienter l'expression populaire vers d'autres voies que celle de la littérature et, par conséquent, à lui faire abandonner celles ouvertes par Poulaille.
Ces voies nouvelles, si elles ont encore pour support matériel l'imprimé, sont, à mon avis, à mille lieues de la Galaxie Gutenberg. On peut en discerner quelques‑unes dans les chansons de lutte des ouvriers en grève, les journaux marginaux de quartiers ou de communautés, la presse parallèle, voire les bulletins ronéotés de syndicats ou d'organisations de défense de groupes sociaux déterminés. Le témoignage recueilli au magnétophone et retravaillé par le collecteur est l'une des plus représentatives – quand il ne s'agit pas de triturages effectués par d'astucieux marchands de rétromanie qui pillent littéralement la mémoire du peuple. En règle générale, par ces nouvelles voies s'exprime la violence d'une inadéquation sociale de groupes nouveaux, produits ou rejets de 1'empire audio‑visuel. Elles transcrivent en fait une parole nue, désespérée, proche du cri, livrée telle qu'elle est organiquement – et souvent étroitement – vécue. La transcendance qui peut naître de la volonté de création littéraire en a évidemment disparu. C'est d'un autre univers, peut‑être tout aussi passionnant, qu'il s'agit là…
Dans un tel contexte et sans coordonnateur, une littérature prolétarienne écrite ne peut plus guère être que le fait d'individus séparés les uns des autres. Comment dans ces conditions l’œuvre de Poulaille aurait‑elle des prolongements ?
[…]



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